Attentat du 16 octobre 2020 : la tribune de l’Association des Professeurs de Théâtre en Classes Préparatoires



Le TNP est en lien avec de nombreux professeurs du Secondaire et du Supérieur. Au lendemain de l’attentat du 16 octobre 2020, l’Association des Professeurs de Théâtre en Classes Préparatoires (Aprothéa) a écrit cette tribune que nous avons souhaité partager.


“Le 20 octobre 2020

Réunis pour une Journée de travail et de pratique au lendemain de l’attentat du 16 octobre 2020, nous qui enseignons le théâtre en Classes préparatoires avons éprouvé le besoin d’échanger sur cet acte odieux. Le texte suivant est la synthèse de nos échanges.

Le meurtre de Samuel Paty, enseignant d’Histoire-Géographie, en plein jour, en pleine rue, le 16 octobre dernier nous révulse et nous inquiète. Il ne s’agit pas d’un acte isolé. C’est un attentat soutenu par une idéologie, dont les objectifs sont la haine, la terreur, la guerre et la mort.

Comme beaucoup aujourd’hui, nous redoutons une dégradation générale de l’enseignement. On n’enseigne pas dans la peur, avec « les joues de linge mou », « le visage de lait », disait Shakespeare, de ceux qui obéissent à un assassin. Tous les chefs d’établissement et toutes les familles, mais aussi tous les citoyens doivent avoir conscience de ce péril. Si la peur l’emporte, si certains se sentent contraints de censurer leur cours, en particulier en esquivant l’acquisition, pourtant inscrite dans les programmes, de certaines valeurs fondamentales, c’est tout l’espace de la liberté pédagogique, c’est-à- dire de la liberté, qui se restreint.

Ce meurtre, bien sûr, impose silence. Il sidère. Mais au cœur du traumatisme, et jusque dans le saisissement de l’effroi, il faut peut-être garder en mémoire que ce choc est aussi l’instrument du terroriste. Dans sa haine de toute altérité, il pourrait recevoir cette sidération comme une reconnaissance ; il pouvait l’espérer comme une victoire. Le calendrier scolaire nous réduit également au silence : les « vacances » remettent à plus tard le dia- logue des enseignants, et tout véritable échange collectif, réparateur et fédérateur. Pourtant, notre devoir est de continuer à penser et à parler et, ce faisant, à parcourir et reparcourir le domaine de nos libertés.

Au même titre que tous nos collègues qui enseignent dans d’autres disciplines, nous qui enseignons le théâtre en milieu scolaire, nous sentons en outre particulièrement concernés. Car cet attentat a fait l’objet d’une « mise en scène » qui est le contraire du théâtre. Immédiatement, le meurtrier a diffusé sur les réseaux sociaux une photo de la tête qu’il venait de couper. L’obscénité du réel est ici le contraire de ce que peut être l’obscène au théâtre. Ceux qui diffusent ce genre de photo s’offusquent d’un corps nu sur une scène de théâtre.

Le théâtre est d’abord un espace où des corps se mettent en mouvement et sont traversés par des questions. Dans la pratique théâtrale que l’école permet de faire exister, ce primat du corps a des vertus aussi bien philosophiques que républicaines.

Sur un plateau de théâtre, par nécessité, de l’autre parle, agit, vit en moi. Cette expérience à la fois intime et collective de l’altérité constitue la nature même de la pratique théâtrale. Cette traversée ne signifie pas que l’on y soit obligé de se renier ou d’abdiquer sa position. Mais il est certain qu’elle fait exploser les sectarismes.

Enseigner le théâtre, c’est donc promouvoir une praxis qui déboucle l’idéologie, et qui, par définition, met et remet sans cesse en jeu les préjugés et les convictions. Entrez concrètement dans un personnage, jetez-vous dans une situation, et la complexité vous en sautera au visage, et s’installera en vous. Jouer, c’est commencer par ne plus savoir ce qu’il faut penser. C’est la raison pour laquelle, à la question « que dois-je faire ? », qui est aussi bien celle du héros tragique que du comédien, la scène commence par ne pas répondre. Dans cet espace vide où son corps parle pour lui, le sujet doit commencer par s’essayer, dans une liberté maximale, « utopique ». A l’élève que rassurerait de savoir à l’avance ce qu’il doit faire, l’enseignant de théâtre s’entend souvent répondre, comme Ariane Mnouchkine : « je ne sais pas ». La pratique théâtrale en revient toujours au doute, à la question, et ce même à son propre sujet : « seul le plateau résout, par la réussite ou l’échec, les conceptions et les théories théâtrales », disait Jean Vilar.

C’est aussi en habitant cette recherche collective que nous expérimentons concrètement la liberté d’être ensemble, l’égalité d’une dynamique de création collective et la fraternité d’une suspension du jugement. L’idée même de « troupe », que l’enseignement du théâtre en milieu scolaire permet de faire naître et exister le temps d’une année, relève à la fois de l’exercice et de l’utopie démocratiques : elle donne forme et vie à un collectif.

Si le corps humain, à l’origine de tout acte théâtral, est bien également ce « lieu commun », espace de partage et de différence que le théâtre parvient à faire résonner de concert, alors on voit que ce n’est pas seulement le corps enseignant qui est attaqué : c’est aussi ce corps commun, patrimoine et perpétuelle œuvre collective d’hier, d’aujourd’hui et de demain que l’on menace, ce corps libre, collectif, vivant et vibrant dans la société comme dans l’art.

Association des Professeurs de Théâtre en Classes Préparatoires”