Hommage à Michel Vinaver

© Michel Cavalca

Ce 1er mai 2022, Michel Vinaver, écrivain, dramaturge et traducteur, est décédé à l’âge de quatre-vingt-quinze ans. Mis en scène régulièrement au TNP, ses textes ont marqué l’histoire du théâtre de la deuxième moitié du XXe siècle et de ce début de XXIe siècle.

Né à Paris, dans une famille d’émigrés juifs russes, Michel Vinaver fait ses études secondaires entre Paris, Annecy et New York. Ses rencontres avec Albert Camus et T. S. Eliot sont décisives. Après des études de littérature anglaise et américaine, il abandonne son mémoire sur l’écriture de Kafka et se lance dans l’écriture d’un ensemble de nouvelles. En 1947, il traduit The Waste Land de T. S. Eliot, puis écrit un roman, Lataume, qu’Albert Camus fait publier chez Gallimard. À partir de son expérience d’engagé volontaire dans l’armée et de la Guerre froide, il écrit en 1950 L’Objecteur, son deuxième roman publié par Gallimard, honoré du prix Fénéon. Au début des années cinquante, il est embauché comme cadre stagiaire à la société Gillette France. Trois mois plus tard, il est nommé chef de service administratif.

Durant l’été 1955, à l’occasion d’un stage d’art dramatique amateur dirigé par Gabriel Monnet, grande figure de la décentralisation théâtrale, Michel Vinaver suit les répétitions d’Ubu Roi. Gabriel Monnet lui demande d’écrire une pièce : ce sera Aujourd’hui ou les Coréens – renommé ensuite Les Coréens. Gabriel Monnet doit renoncer à monter la pièce, interdite par le ministère de la Jeunesse et des Sports. Elle sera finalement créée en octobre 1956 par Roger Planchon, alors directeur du Théâtre de la Comédie à Lyon, et l’année suivante par Jean-Marie Serreau. La presse traditionaliste s’offusque tandis qu’une majeure partie salue la naissance d’un auteur dramatique. Roland Barthes se montre très élogieux. S’ensuit l’écriture de deux pièces, Les Huissiers et Iphigénie Hôtel, mis en scène par Antoine Vitez.

Michel Vinaver poursuit sa carrière en entreprise : il est nommé PDG de Gillette Belgique à la fin des années 1950, de Gillette Italie en 1964, et enfin de Gillette France en 1966 ; il dirige alors 1 000 ouvriers et employés. Après une dizaine d’années sans pouvoir écrire, il signe en 1969 sa pièce-fleuve Par-dessus bord, qui mêle une soixantaine de personnages. Il y raconte un moment clé de l’histoire du capitalisme, la naissance du marketing. Au TNP, la pièce est montée en 1973 par Roger Planchon dans une version abrégée, puis en 2008 par Christian Schiaretti.

Désormais délégué général du Groupe Gillette pour l’Europe, Michel Vinaver mène de front ses deux activités. Le monde de l’entreprise prend une place centrale dans son œuvre théâtrale. Les pièces La Demande d’emploi, Dissident, il va sans dire, Nina c’est autre chose, Les Travaux et les jours, À la renverse et L’Ordinaire sont créées par Jean-Pierre Dougnac, Jacques Lassalle ou Alain Françon. Au début des années 1980, Michel Vinaver quitte Gillette et les affaires. Il devient professeur associé à l’Institut d’études théâtrales de l’Université Paris III. Son Théâtre complet est publié en deux volumes par Actes Sud.

Si elles semblent raconter la banale humanité, celle de l’ordinaire ou du quotidien, les pièces de Michel Vinaver saisissent surtout l’Histoire, la grande, qui se faufile dans les destins singuliers. Le dramaturge poursuit activement l’écriture pour la scène avec L’Émission de télévision, Le Dernier Sursaut, King, 11 septembre 2001, L’Objecteur et La Visite du chancelier autrichien et Suisse. Une nouvelle édition en huit volumes de son Théâtre complet est réalisée conjointement par les éditions Actes Sud et L’Arche.

En 2009, L’Ordinaire entre au répertoire de la Comédie-Française, co-mis en scène avec Gilone Brun. En 2012, Michel Vinaver publie S’engager ?, qui rassemble sa correspondance avec Albert Camus de 1946 à 1957.

En 2015, après la mise en scène d’Aujourd’hui ou les Coréens à la Comédie-Française en 1993, puis de Par-dessus bord au TNP en 2008, Christian Schiaretti crée Bettencourt Boulevard ou une histoire de France au TNP. Dans cette nouvelle fresque fraichement écrite par Michel Vinaver, les intrigues familiales, les non-dits et les rancœurs surgissent sur fond de grande Histoire : le père de Liliane Bettencourt, Eugène Schueller, fondateur de L’Oréal, a cultivé des amitiés collaborationnistes pendant la guerre, et le rabbin Robert Meyers, grand-père du mari de Françoise Bettencourt-Meyers, a été déporté à Auschwitz… L’auteur est honoré par le Grand prix de littérature dramatique.

Lauréat du Grand prix du théâtre de l’Académie française en 2006 et nommé Officier de la Légion d’honneur en 2017, Michel Vinaver a admirablement dessiné le chemin d’un théâtre pour le présent, aux prises avec son époque. Ses pièces, qui ont pris le risque de raconter directement les grands changements de notre société, ont été montées par les plus grands metteurs en scène de son temps. Tout au long de sa carrière, Michel Vinaver a touché au vif des générations de spectateurs et a insufflé des vocations auprès de jeunes auteurs pour la scène.

En 2015, à l’occasion de Bettencourt Boulevard ou une histoire de France, la dramaturge lyonnaise Mariette Navarro lui écrivait ces mots :

« Vous avez cette humilité-là, de n’asséner aucune vérité, mais de faire surgir, au détour d’une réplique, de petites étincelles évidentes. Vous nous apprenez à écouter la musique particulière du temps présent. Et si les formes anciennes du théâtre se rappellent à vous dans le parcours, si on y retrouve tant les Grecs que Shakespeare, c’est en renfort de grand projet-là : votre engagement dans l’immédiat, dans l’actualité brûlante. […]

Vous rappelez aux artistes que leur mission ne peut être moindre que celle-ci : écouter les voix qui les entourent et forger les mythes pour aujourd’hui, pour demain, les chansons de geste et les partitions à se transmettre pour comprendre le monde, pour avoir une prise sur ce qui nous façonne, nous bouscule, nous malmène.

Vous invitez les auteurs à reprendre leur place, leur fonction, celle dont on raconte qu’elle était à l’origine de tout. Non pas journalistique, mais venant en appui, en complément du travail du journaliste, du travail du citoyen, trouvant le détour, le recul, quand les journaux nous médusent par les faits et les images.

Vous nous montrez qu’il est possible de prendre la parole, de nous mêler à notre tour de l’organisation du monde, quand cette organisation se mêle tellement de ce que nous sommes. Vous nous invitez à remettre les choses dans l’ordre que l’on décide, à reprendre notre autorité. Vous décidez que du flux contemporain, on peut faire des histoires, et on peut faire Histoire. »[1]

Toute l’équipe du TNP rend aujourd’hui hommage à un homme au destin unique, à un inventeur d’histoires qui a traversé la grande Histoire pour finalement la rejoindre.

 

[1] Mariette Navarro, « Partitions pour le temps présent », Cahier du TNP n°15 – Bettencourt Boulevard ou une histoire de France, 2015.