Hommage à Valère Novarina

Illustration
Illustration © Jacques Grison

« Poussière ma pauv’ poussière,
Je te retrouve par terre.
Plancher mon pauv’ plancher,
Tu n’as plus rien à faire, 
Sauf qu’à d’me supporter.
Misère ma pauv’ soupière, ma vie par-ici-là,
Te v’là toute étalée.
Misère ma pauv’ passoire,
Te v’la toute traversée…
Manger d’la terre, c’est le sort d’Adam !
Lorsque ma tête ne crânera plus
N’y aura que d’dans : des dents.
Poussière, tu me repousses hors d’la lumière
Moi je t’le dis : derrière ?
Derrière la vie… qu’y-a-t-y ? »
(L’Operette Imaginaire)
 
 
Mon cher Valère,
nos théâtres sont habités par des fantômes. Tu les aimais, ces fantômes. 
Quand nous avons évoqué le mythe d’Orphée, que tu as écrit Le Jeu des Ombres pour la Cour d’Honneur d’Avignon, tu as immédiatement imaginé la descente aux Enfers de ces fantômes.
« J’écris des livres qui cherchent à vivifier, armer, relever, qui viendraient à notre secours – au lieu de nous accabler encore… » disais-tu. 
J’ai pris le soin de te raconter en détail la nature de chaque actrice et de chaque acteur de notre troupe. Tu as noté. Scrupuleusement. Précisément, afin d’écrire pour eux.
Mais tu as écrit des centaines de répliques pour des centaines de personnages.
Ils se nommaient Daniel Znyk, Christine Fersen, Michel Baudinat, Bruno Sermonne, Stéphane Koziak,… c’était les noms de celles et ceux qui avaient travaillé avec toi et qui étaient morts. Ils étaient les fantômes du théâtre.
Si j’avais compris qu’ils n’étaient plus DU monde, tu m’avais convaincu qu’ils étaient encore AU monde. Tu aimais le dire. 
Les fantômes sont vivants et joyeux.
 
 
Mon cher Valère, j’imagine que tu voudrais que nous fassions la F Ê T E – mais j’écris avec une immense tristesse. Tu m’as tant transmis. Tu seras pour l’éternité le fantôme de notre théâtre. 
Les poètes ne meurent pas. Nous jonglerons avec les mots en criant au monde : « Mort à la mort ! »
« Les pièces s’adressent à tous parce qu’elles parlent beaucoup de ces questions dont on ne dit plus rien aujourd’hui : elles parlent de ces émotions irrépertoriées, elles parlent du sentiment inconnu. Il faut des trous rythmiques dans le sol, des chutes dans l’intérieur. »
Nous avons partagé notre TNP, notre Théâtre National Poétique. Tu seras pour toujours notre poète. Grâce à toi, c’était tellement joyeux. 
« Ne pas emmener le spectateur en promenade culturelle, mais agir avec une certaine violence – je n’aime pas trop ce mot : agir cruellement plutôt, mais pas dans le sens de la souffrance, dans le sens d’une cruauté comique. Libératrice. Théâtre de la cruauté comique : un mot pour tuer le mot. Abattre les idoles. »
 
 
M E R C I mon cher Valère, à D I E U. 

Jean Bellorini
 
 
Visionner la vidéo – Musique du spectacle « Le Jeu des Ombres »
 
 

Crédit photo : répétitions Le Jeu des Ombres, juin 2020, Jacques Grison