Le TNP a 100 ans !



Chers spectateurs, abonnés, lecteurs et partenaires,
Il y a 100 ans, jour pour jour, le 11 novembre 1920, Firmin Gémier fondait le Théâtre National Populaire.

Ce rêve, Victor Hugo l’avait inscrit dans la préface de Marion Delorme, Maurice Pottecher l’avait amorcé au Théâtre du Peuple et Romain Rolland avec Octave Mirbeau, Anatole France ou Émile Zola avaient cherché à le préciser. Tout au long du XIXe siècle, des commissions se succèdent, des projets sont esquissés. Tous cherchent à dépasser les pratiques théâtrales de l’époque, associées au mercantilisme, au divertissement bourgeois et à l’exclusion sociale d’une large partie de la population. Ils revendiquent un théâtre pour tous, y compris vers les fractions de la société isolées des lieux officiels de représentation. Ils cherchent à réunir, autour de l’événement théâtral, l’ensemble de la société… Mais, faute de soutien politique et de moyens financiers, le rêve est sans cesse repoussé. Firmin Gémier, le premier, lui donne vie.

Avant sa nomination au Théâtre National Populaire, il avait déjà donné les preuves de son engagement hors du commun… Au début du XXe siècle, pour porter le théâtre dans les provinces qui en sont privées, il se lance dans l’aventure du Théâtre National Ambulant. Il se déplace de ville en ville avec sa troupe et reconstruit à chaque fois une salle de 1650 places… Il abandonne cette utopie ruineuse, mais ne renonce pas à sa quête d’un théâtre national, de pièces où « les travailleurs comme les gens du monde, les lettrés comme les ignorants, pourraient à la fois s’instruire et se plaire ». En 1920, enfin, il obtient que la Chambre des députés débloque un budget pour la création du Théâtre National Populaire. Ses spectacles, grandioses, s’inscrivent dans l’héritage rousseauiste du théâtre comme fête. La joie, la vie et l’ardeur brisent la rigidité mortifère de l’institution.

De 1951 à 1963, Jean Vilar écrit le deuxième chapitre de l’histoire. Douze années durant, il défend scrupuleusement un théâtre de service public. Son intention est catégorique, il veut « réunir, dans les travées de la communion dramatique, le petit boutiquier de Suresnes et le haut magistrat, l’ouvrier de Puteaux et l’agent de change, le facteur des pauvres et le professeur agrégé ». Il se donne entièrement à cette mission, et transforme la notion même de spectacle vivant. Il défend une esthétique dépouillée, un plateau presque nu où les acteurs offrent en partage aux spectateurs une lecture claire et réflexive de grands textes. Indissociablement de ses conceptions artistiques, il met en place une politique d’accueil et d’accompagnement du public, ainsi que des prix accessibles à tous. L’entrée au théâtre se fait en musique, le vestiaire et les programmes de salle sont gratuits, l’heure de la représentation est avancée à 20 heures : c’est une révolution. Jean Vilar et son inoubliable troupe prônent l’idéal du TNP comme un service public, « tout comme le gaz, l’eau, l’électricité. »

En 1972, Roger Planchon vient renouveler l’héritage du TNP. L’Ardéchois installé à Villeurbanne, où il dirige depuis 1957 le Théâtre de la Cité, est un acteur majeur de la décentralisation. Il a l’ambition de « donner un nouvel élan à une chose qui avait échoué : la tentative de Gémier pour faire rayonner son théâtre à travers la France ». La troupe de Roger Planchon, grandiose elle aussi, rayonnera non seulement à travers la France, mais à travers le monde…

Ces vingt dernières années, Christian Schiaretti a dessiné un autre TNP, fondé sur une troupe permanente, des textes exigeants et la poésie comme cœur battant de son théâtre. En janvier 2020, il remet le flambeau à Jean Bellorini.

L’histoire du TNP, depuis ses prémices jusqu’à aujourd’hui, rend compte de la volonté d’artistes déterminés. Ils ont porté sans relâche l’utopie d’un théâtre pour tous, ont arraché les moyens de leurs visions poétiques, sont entrés, quand cela était nécessaire, dans l’arène politique pour défendre leur art. Nous sommes porteurs de cet héritage complexe, fruit d’une aventure artistique audacieuse.

Retracer l’histoire du TNP à travers celle de ses directeurs successifs n’est pas entièrement satisfaisant. C’est oublier celles et ceux qui, à leur manière, ont incarné le théâtre populaire, par un engagement artistique ou politique, à l’image de Jeanne Laurent, Antoine Vitez, Jacques Copeau, Louis Jouvet, Ariane Mnouchkine, Peter Brook et tant d’autres. C’est oublier celles et ceux que l’histoire elle-même oublie, et qui ont milité corps et âme pour un art théâtral subventionné, décentralisé, démocratisé.

Aujourd’hui, 11 novembre 2020, le TNP a 100 ans. Pour ce Centenaire, nous avions imaginé un théâtre plus que jamais ouvert, lumineux, tumultueux. Nous avions rêvé à un moment de partage, de réflexion, de débats, de spectacle vivant ! Aujourd’hui, le théâtre est fermé et les célébrations reportées. Les portes sont closes, certes, mais les lumières sont bel et bien allumées. Car, entre les murs du théâtre, les équipes artistiques sont au travail. Déjà, nous préparons demain.

Nous préparons les retrouvailles, les corps serrés, les pensées en mouvement, la joie collective, le regard sur l’autre, sur l’ailleurs, sur l’impossible parfois. Tout ce pourquoi les hommes et femmes qui ont fait l’histoire du TNP se sont battus, et dont nous sommes aujourd’hui, temporairement, empêchés.

Aujourd’hui, nous tournons le regard vers le passé, vers une histoire faite de lutte, d’utopie, d’échecs et de succès. Mais, surtout, nous nous tournons vers demain, avec l’impatience, la hâte et l’émoi d’un soir de première.

Toute l’équipe du TNP

« Jeudi prochain 11 novembre à 3h30, on fêtera la République… Le Peuple, sol humain de la Patrie ! Le voir ou seulement voir son image, sa miniature, rire, danser, chanter, souffrir et montrer sa jeunesse éternelle, sa puissance irrésistible ! En constatant cette force, on ne peut s’empêcher de penser : s’il voulait ! Son âme serait visible dans ces mouvements, ces danses, ces marches, ces hymnes, ces chansons : je la sens vivre, palpiter, j’ai la douce et sublime sensation de poser la main sur le cœur de la Nation. C’est fragile et immense. » Firmin Gémier, Ère Nouvelle, 7 novembre 1920.

Illustration : Serge Bloch